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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 13:35

Connu pour ses théories originales sur le multiculturalisme, Will Kymlicka signe avec son épouse, Sue Donaldson, une analyse politique des obligations et des devoirs de l’homme envers les animaux.

 

 

On a beau aimer les bêtes, les protéger, leur éviter la souffrance, ne pas manger leur viande, un nuage de scepticisme se lève toujours quand on envisage de leur attribuer des droits, car on voit mal quel droit aurait le moustique sinon celui de rencontrer violemment le devoir qu’a la main de l’écraser avant qu’il ne pique. Alors, qu’on lise Zoopolis, une somme qui fait faire à la réflexion sur l’animal un bond décisif.

 

Will Kymlicka, 54 ans, canadien, professeur de philosophie politique à la Queen’s University de Kingston et la Central European University de Budapest, est considéré comme l’un des plus fins analystes du multiculturalisme. On lui doit d’avoir introduit dans la réflexion sur les droits des minorités des points de vue originaux. Et, entre autres, élargi le concept de «diversité culturelle» selon le type de droits auxquels elle renvoie : les «droits à l’autonomie» ou à l’autodétermination des peuples, les «droits multiethniques» (dont la finalité est d’«aider les groupes ethniques et les minorités religieuses à exprimer leur particularité et leur fierté culturelle»), enfin les «droits de représentation sociale», qui visent à compenser les désavantages politiques subis par des groupes marginalisés systématiquement sous-représentés. C’est par ce biais que Kymlicka rénove la notion de «citoyenneté multiculturelle».

 

Instinct de vivre

 

Selon la théorie libérale classique, les sujets jouissent des mêmes droits et des mêmes garanties, indépendamment de leur appartenance ethnique, sexuelle, religieuse ou culturelle. Dans ce cadre, toute revendication, par des minorités, de régimes juridiques spéciaux ou différenciés apparaît illégitime, ou en contradiction avec l’universalisme et l’égalité de traitement de tous les citoyens. Le théoricien canadien trouve trop rigide cette façon de poser le problème, au nom même du libéralisme : les choix responsables et libres sont toujours indexés au patrimoine de valeurs et de traditions personnelles ou propres au groupe d’appartenance, aussi minoritaire soit-il. Si on coupe ce lien, on porte atteinte à la liberté, à la formation de l’identité de la personne, et on lèse également la possibilité de sa socialisation et de son intégration. Mais si on attribue de façon différenciée droits, garanties et devoirs, on porte atteinte à l’idée même de citoyenneté, qui ne sera plus symbole d’appartenance à une communauté faite de règles pour tous et par tous partagées.

 

C’est cette voie apparemment sans issue que dégage l’œuvre de Kymlicka, en proposant, à côté des droits sociaux - vecteurs de protections et des bénéfices matériels mais non d’intégration - des «droits culturels», qui à la fois protègent l’autonomie culturelle (ou religieuse) des groupes particuliers et développent un «sentiment partagé de loyauté» envers la culture commune, premier pas vers la coexistence pacifique dans une société multiculturelle. Ces droits auraient la même fonction «intégrative» que les droits sociaux attribués tour à tour aux ouvriers, aux femmes, aux handicapés, aux homosexuel(le)s, aux chômeurs, aux enfants, etc.

 

L’apport principal de Kymlicka a été d’introduire la notion de culture dans le débat sur la citoyenneté, et de souligner que les sphères culturelles, aussi éloignées soient-elles, peuvent «s’épouser», s’échanger, se partager, s’enrichir l’une par l’autre, et que donc, paradoxalement, l’attachement de groupes particuliers à leurs racines traditionnelles n’est en rien un «mur» mais un facteur positif d’inclusion sociale. Ce faisant, le philosophe a dû, au passage, montrer qu’il n’existe aucun argument apte à justifier une quelconque discrimination de genre, d’orientation sexuelle, d’ethnie ou de pratique religieuse. Il était donc normal qu’il en arrivât aux discriminations d’«espèce», et appliquât aux animaux les catégories forgées pour les humains dans le creuset de la théorie de la citoyenneté - et ce dans la mesure où ils partagent sur bien des points une même «condition», habitent la même Terre, sont soumis à la mort et exposés à la souffrance, sentent, éprouvent des émotions, tissent des relations, ont la même volonté ou instinct de vivre… Zoopolis - Une théorie politique des droits des animaux, que Kymlicka signe avec sa femme, Sue Donaldson, est donc bien plus qu’un énième ouvrage «animalier» : il est destiné à devenir un classique de l’analyse politique, car, en utilisant pour les animaux «les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté», non seulement il outrepasse ces classiques de l’éthique ou de la déontologie que sont déjà Libération animale de Peter Singer ou Pour les droits des animaux de Tom Regan, mais ouvre des voies nouvelles à la philosophie elle-même.

 

Kymlicka et Donaldson partent d’un constat : depuis Jeremy Bentham - qui a marqué une véritable rupture épistémologique en notant que ce qui importe n’est pas de savoir si les animaux parlent ou pensent mais de savoir s’ils souffrent - la cause animale a considérablement avancé. La conviction qu’il faille respecter la vie des bêtes, éviter la maltraitance et l’exploitation, interdire les «pratiques d’extrême cruauté», est entrée dans la conscience publique. Cette éthique animale s’est développée «dans l’un des trois grands cadres moraux» que dessinent l’«approche "welfariste"», l’«approche écologique» et l’«approche dite des "droits de base"». La première reconnaît l’«importance du bien-être animal d’un point de vue moral», mais le «subordonne aux intérêts des êtres humains». Ce principe d’un «usage éthique» des animaux semble être celui qui est majoritairement partagé - et le plus facilement réduit à l’opinion diffuse selon laquelle il est juste de se soucier du bien-être animal mais encore plus de se préoccuper des enfants exploités, des hommes qui sont dans la misère, exposés aux guerres, confrontés aux catastrophes naturelles, etc.

 

«Êtres individuels»

 

L’«approche écologique» privilégie, elle, la «santé des écosystèmes, dont les animaux sont un élément essentiel». Elle critique de «nombreuses pratiques ayant un impact dévastateur sur les animaux, comme la destruction de l’habitat, la pollution ou la responsabilité majeure de l’élevage industriel dans l’émission de CO2», mais accepte celles qui n’ont pas d’impact sur les systèmes écologiques (chasse, élevage durable, élimination d’une espèce invasive…).

 

La troisième approche est celle qui se rallie au modèle des «droits des animaux». Elle représente une «extension naturelle de la conception de l’égalité morale qui sous-tend la doctrine des droits de l’homme», car elle reconnaît aux animaux des «droits inviolables» : en tant qu’«êtres individuels», ils ont le droit de «ne pas être torturés, emprisonnés, soumis à des protocoles d’expérimentations médicales, séparés de leurs familles ou abattus parce qu’ils ont mangé trop d’orchidées rares ou parce qu’ils ont altéré leur habitat». Eu égard à leurs «droits moraux fondamentaux», hommes et animaux «sont égaux, et non pas maître et esclave, gestionnaire et ressource, tuteur et mineur, ou bien encore créateur et artefact». Bien que la plus approfondie en philosophie, cette théorie des droits des animaux (TDA) est cependant la plus mécomprise et ne rencontre «quasiment aucun écho auprès du grand public», qui a du mal à réaliser quels droits peuvent bien avoir la moule ou les acariens. Ce n’est pas surprenant, écrivent Kymlicka et Donaldson : cette théorie est en effet «intenable d’un point de vue politique». Le but de Zoopolisest de l’amender pour qu’elle devienne non seulement «tenable», mais rende raison de la «complexité empirique et morale des relations entre humains et animaux».

 

Écureuils et cerfs

 

La TDA s’est en effet contentée d’établir une liste de droits négatifs (ne pas maltraiter, ne pas tuer…), et les a appliqués de façon générique, comme le fait sur le plan politique la théorie libérale qui, au nom de l’universalisme, attribue à tous les mêmes droits et les mêmes garanties. C’est pourquoi Kymlicka et Donaldson préconisent des obligations positives envers les animaux, conçus comme «résidents» originaires ou immigrés (porter secours, «concevoir nos édifices, nos routes et nos quartiers en tenant compte de leurs besoins»…), et également des devoirs relationnels, c’est-à-dire «les devoirs qui ne découlent pas uniquement des caractéristiques intrinsèques des animaux (comme leur conscience), mais également les relations géographiques et historiques spécifiques qui se sont développées entre certains groupes d’animaux et certains groupes d’humains». Dans le cas des hommes, on dispose de cadres sociaux bien établis pour penser ces droits de façon relationnelle : employeur/employé, parent/enfant, enseignant/élève, etc. Il s’agira dès lors d’«identifier des catégories similaires dans le contexte animal, de décrire avec précision […] les devoirs positifs qui leur correspondent».Et ce, en sachant d’une part que les animaux, même s’ils ne sont pas domestiques (renards, écureuils, cerfs, chauves-souris…) font partie de la société et sont «affectés chaque fois que nous abattons un arbre, que nous obstruons une voie navigable, que nous construisons une route, un lotissement ou une tour», et que, d’autre part, ils entretiennent des relations dont il est aisé de voir qu’elles sont celles qu’il revient à la politique de traiter, à savoir la capacité de suivre des normes, la possibilité d’être autonomes ainsi que les «différentes formes de souveraineté territoriale, de colonisation, de migration, d’appartenance sociale». Il s’agit donc bien de penser une zoopolis, de concevoir une politique des droits des animaux, fondée sur l’idée de communauté citoyenne, où seraient associés droits négatifs universels et droits positifs différenciés, pour les animaux comme pour les hommes.

 

Depuis Singer et Regan, la réflexion morale sur l’animal s’est beaucoup enrichie, grâce aux contributions venues de Jacques Derrida ou de la pensée anglo-saxonne, de l’éthique des vertus (Rosalynd Hursthouse) ou de l’éthique des «capacités» (Martha Nussbaum). Avec Zoopolis, Will Kymlicka et Sue Donaldson lui font faire un saut qualitatif vers l’élaboration d’une théorie politique soucieuse de justice et de liberté, qui, après avoir inclus dans la citoyenneté tous ceux et celles à qui les droits ont été niés pendant de longues ères historiques - en raison de leur sexe, leur orientation sexuelle, la couleur de leur peau, leur provenance géographique ou leur appartenance ethnique - y intègre désormais ces autres «résidents» sociaux que sont les animaux.

 

Article de Robert Maggiori, paru sur http://next.liberation.fr/livres/2016/10/26/zoopolis-la-bete-a-bon-droit_1524505

 

Will Kymlicka, Sue Donaldson 

Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux

Traduit de l’anglais par Pierre Madelin, relu par Hicham-Stéphane Afeissa, postfacé par Corine Pelluchon, Alma

408 pp. 25,90 €.

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Publié par Delphina - dans idées livres
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