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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 13:34

Dans son dernier livre, L'Humanité carnivore, Florence Burgat explore l'historique d'une pratique bien loin d'aller de soi : manger de la viande. Si nombreux sont ceux qui, à la question "Pourquoi manger de la viande ?" répondent "parce que c'est bon", il existe une réponse bien plus riche et ambivalente. C'est celle que propose la philosophe.

 

MEAT: A Recurring Nightmare (The Vegan Voyeur) x

 

Florence Burgat est également directeur de recherche à l’Inra, détachée aux Archives Husserl de Paris (ENS-CNRS). Ses recherches portent sur les approches phénoménologiques de la vie animale ; la condition animale dans les sociétés industrielles : le droit animalier (épistémologie juridique) ; l’anthropologie de l’humanité carnivore, à laquelle elle consacre son nouveau livre, L’humanité carnivore (Seuil).  Passion Animale s'était déjà intéressé à ses travaux en publiant un de ses articles : Les animaux ont-ils des droits ?

 

L'homme est physiologiquement omnivore, c'est-à-dire qu'il peut se nourrir à la fois d'aliments d'origine animale et d'origine végétale. Mais la viande n'a pas connu toujours la même place au cours de notre histoire et selon les cultures. Longtemps réservée à une élite sociale, elle ne domine notre alimentation que depuis quelques décennies ou bien dans ces rares lieux comme le Grand Nord où les populations n'ont rien d'autre à se mettre sous la dent. Sa consommation s'accompagne de plus de divers rituels ou légitimations. En effet, on ne parle par exemple plus de cochon quand il s'agit de viande, mais de porc, comme pour bien marquer la frontière entre l'animal et l'aliment carné.

 

La question de manger d'autres êtres vivants n'a cessé de nous poser question, dès le début. Au paléolithique certains squelettes d'animaux montrent qu'ils ont reçu les mêmes soins mortuaires que les hommes. Des sectes antiques ont refusé le "meurtre alimentaire". Certaines régions indiennes et chinoises ont institutionnalisé le végétarisme à différentes périodes historiques.En revanche, ce qui semble universel à travers le temps et les cultures, c'est l'irrépressible nécessité de légitimer notre droit au carnivorisme, comme pour se donner bonne conscience, pour oublier les vaches massacrées en série lorsqu'on plante la fourchette dans notre steak; pour effacer les poulets suspendus par les pattes quand on croque un pilon de volaille; pour dissimuler ces visions cauchemardesques qui ont lieu chaque jour sur des chaînes de production dans les abattoirs...

 

Paradoxalement, nous n'avons aujourd'hui jamais tant aimé, chéri, défendu, protégé les animaux... et nous ne les avons jamais massacré en aussi grand nombre. Cette même époque qui voit émerger tant de mouvements dits "vegan", ou du moins végétariens, qui valorisent la cause animale, qui mènent des actions chocs (à l'instar de L214 qui vise régulièrement les abattoirs français), cette même époque est le cadre d'une tuerie de masse, des milliards d'animaux abattus selon une logique processuelle et capitaliste. Le marché de l'alimentation carnée ne s'est jamais porté aussi bien. Même l'Inde, lieu où le boeuf est un animal sacré, est devenue le premier producteur au monde de vaches !

 

Alors pourquoi l'humanité met-elle à mort les animaux pour les manger ? Pourrait-elle s'en passer ? Comment et pourquoi ? 

 

~> L’Humanité carnivore, par Florence Burgat

Edition Seuil, 480 p., 26 €.

 

Extrait d'un entretien de l'auteur (que je vous invite à lire dans son intégralité, lien à la fin) :

 

Extrait d'un entretien de l'auteur (que je vous invite à lire dans son intégralité, lien à la fin) : 

 

"Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les animaux sont abattus et vendus dans la rue. Personne ne peut se raconter que la viande sur les étals n’a rien à voir avec les animaux dont elle provient. À partir de 1850 (et de la loi Grammont portant sur les mauvais traitements envers les animaux), les premiers abattoirs sont construits, pour des raisons d’hygiène, mais aussi pour soustraire aux yeux du public la mise à mort des animaux. Pour le législateur, la banalisation de la violence envers les animaux émousse en l’homme la disposition — c’est d’ailleurs ce que dit Kant — la plus utile à la moralité : la pitié ou la compassion. Autrement dit, s’habituer à la vue du sang, à la cruauté envers les animaux, c’est s’habituer à l’ouvrier qui tapera sa femme, ou à d’autres types de violence.

 

En quelques décennies, l’abattage des animaux va donc être soustrait à la vue du public. Les consommateurs n’auront plus affaire aux bouchers qui vendaient les animaux qu’ils avaient tués, mais à des commerçants dont le rôle est cantonné à la vente. Bien d’autres éléments concourent au mécanisme psychologique de « l’oubli » de l’animal dans la viande. Mentionnons parmi eux les stratégies parfaitement maîtrisées du marketing et leurs slogans publicitaires, les images trompeuses qui illustrent les « produits animaux » ou encore les discours vantant les mérites nutritionnels, prétendument irremplaçables, de la viande.

 

Longtemps, j’ai cru que cette occultation du processus de mise à mort expliquait la facilité avec laquelle nous mangeons de la viande sans penser que nous mangeons en vérité des animaux. Mais à présent, cette analyse me semble relever d’une courte vue. Nous n’ignorons en fait rien de cette vérité, et les animaux entiers ou reconnaissables dans les étals des bouchers sont là pour nous rappeler qu’il s’agit bien de cadavres d’animaux qui peu de temps auparavant étaient en vie comme nous souhaitons tous le rester ! La mauvaise foi ne doit pas être évincée de l’analyse, et moins encore l’ambivalence qui est au fondement de la vie psychique. « Nous savons bien, mais quand même », pour reprendre une formule chère aux psychanalystes…

 

L’idée selon laquelle nul (ou presque) ne veut renoncer à l’alimentation carnée s’est confirmée au moment de la diffusion des images de L214. La médiatisation des vidéos faisant la lumière sur la mise à mort des animaux dans les abattoirs aurait dû, si nous étions vraiment dans « l’oubli » de cette généalogie, entraîner une réaction massive de rejet de cette viande, dont la vérité était révélée. Il n’en fut rien, même si le véganisme a le vent en poupe, comme on dit. En effet, de nouvelles stratégies surgissent, de nouveaux discours œuvrent à pérenniser la consommation de « viande », qu’il est pourtant désormais impossible de dissocier de la mise à mort des animaux.

 

Dans mon livre L’Humanité carnivore, je montre en quoi l’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité, qui n’est bien sûr pas à entendre comme l’agrégat des individus, mais comme une entité qui prend conscience d’elle-même en se pensant contre l’animalité. La manducation [Ensemble des actions mécaniques qui constituent l’acte de manger, NDLR] des animaux ne répond plus depuis longtemps à une nécessité ; l’enjeu est métaphysique et identitaire dans cette violence très singulière qui ne consiste pas simplement à tuer, mais à manger, c’est-à-dire à absorber, digérer, excréter.

 

L’horreur que nous inspire le cannibalisme confirme la spécificité de la violence propre à la manducation qui suit une mise à mort. Les anthropologues ont en effet mis au jour un « cannibalisme de gourmandise », où des hommes mangent d’autres hommes « parce c’est bon ». Il peut être curieux de penser que le cannibalisme nous répugne plus que la torture, qui constitue une situation où l’autre continue à être tenu pour un sujet qui doit répondre à une question. La manducation, qui implique un processus de décomposition, ravale celui qui est ainsi traité à un rang qui ne peut être comparé à aucun autre. Quoi de plus absolu que la manducation pour affirmer une forme d’anéantissement d’autrui ?"

 

Cliquez ici pour lire l'intégralité de l'entretien de Florence Burgat sur le site reporterre.net

 

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Publié par Delphina - dans idées livres
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